La méditation zen : ni Dieu ni Prozac

La consommation de prozac en France (pays qui est déjà le plus dévoreur d'anxiolytiques et d'anti-dépresseurs de la planète), a augmenté en un an de 27%, alors qu'elle concernait plus de 400 000 personnes et que plus d'un million de nos concitoyens y ont goûté.

La société rêvée du bonheur serait-elle la société du prozac, pilule miracle de la fin de nos maux, réflexe facile remboursé par la sécurité sociale, comme le viagra.

De quoi procède cet élan de nos semblables pour exiger et obtenir coûte que coûte un droit de créance au bonheur que l'on détiendrait sur la collectivité ?

« Qui veut être heureux avec ma pilule ? » clament à l'encan les nouveaux marchands chimistes des temps modernes sur les foires et étals des temples de la consommation médicalisée du paradis retrouvé.

Etre heureux, ce n'est qu'un problème de chimie bien dosée. Le prozac est même prescrit pour la ménopause. Serions-nous donc ces seuls pantins mécaniques, uniquement dépendants d'une équation scientifique bien résolue ? « Nul besoin de croire en Dieu, affirmait le Pr CHANGEUX, ancien Président de notre Comité d'Ethique, il suffit de dire que l'homme est neuronal ».

Nos pensées ? Un peu de chimie organique et quelques électrons. Rajoutons un peu de jeux des stades, de TF1, le culte de l'argent et du corps et nous ne sommes guère éloignés du meilleur des mondes actuels. Pour Marx, le tireur de ficelles du pantin appelé Dieu n'est qu'un prozac, qu'il avait prémonitoirement désigné « opium du peuple ». Mais certains pantins s'interrogent : « qui tire et fait bouger les ficelles qui m'animent ? » Pinocchio conçoit et fabrique Gepetto (et non l'inverse).

L'homme qui a besoin d'un guide, d'un modèle référent pour calquer ses actions, ne peut imaginer une horloge sans horloger. Dieu est notre père, puisque nous sommes nés d'un géniteur. « Je » ne peux être issu de rien, donc je suis né de Dieu, je suis créature de Dieu. Ainsi, l'homme écrira la Genèse et la Bible. Régis DEBRAY explique que le sacré surgit de la technologie de la transmission d'informations : le premier livre relié, la Bible, facilite et dynamise la communication (et l'expansion) du Dieu unique. Tout ce qui ne peut être expliqué par l'équation chimique, le merveilleux, le sacré, l'ailleurs, l'infini,la mort, l'Absolu, trouvera sa réponse en Dieu. Dieu restera longtemps (jusqu'à l'apparition de la laïcité) la source de la morale et du comportement social, la référence ultime, la clé entre le bien et le mal (Dieu et le Diable).

Les sources des croyances – protéiformes – en Dieu, apparaissent comme des imprégnations stratifiées, en dépendance directe de la culture de nos parents et des idéalisations sédimentées qu'ils ont reçues, accumulées et transmises. L'attachement à nos propres convictions n'est-il pas la conséquence directe de la qualité (ou de la non qualité) de la relation avec nos parents, nos enseignants, nos maîtres, nos guides, nos prêtres, nos modèles ? Et si cet attachement devient un point d'ancrage (souvent inconscient) à un idéalisme et qu'il s'y pétrifie comme une adhésion crédule et absolue, on n'est plus très loin d'une religiosité intégriste, où tout ce qui n'est pas conforme à cette norme ancrée, sera rejeté, combattu, refoulé ou tué (dans des bûchers d'inquisition ou des fatwas). L'adhésion par nature aveugle et inconsciente à cette norme ancrée, qu'elle soit idéaliste ou matérialiste, emporte les mêmes ravages (pogroms, camps de concentration, purifications ethniques, génocides, guerres). Les rêves de perfection sont des voies d'enfer, corrélés à la propension de l'intolérance.

Alors, quel choix ? Référentiel matérialiste du bonheur, prozac ou référentiel idéaliste du bonheur (Dieu) ? Ni l'un ni l'autre, voilà ce qu'enseigne, ce que donne à éprouver la méditation. Car méditer, ce n'est rien d'autre que de réunir sans en dépendre, englober sans adhérer, les deux composantes corps & esprit, physique & psychique, idée & matière, c'est comprendre par l'expérimentation, au travers d'une pratique (et non d'une théorie), un acte de faire (s'asseoir en silence) que la division corps-esprit n'est qu'un leurre, une fiction.

D'Edmond ROSTAND (« pas d'âme sous mon scalpel ») à Edouard ZARIFIAN (« Ecoute-moi, toi mon semblable, mon frère. Tu as peur parce que tu te crois faible, parce que tu penses que l'avenir est sans issue et la vie sans espoir... Pourtant, tu as d'authentiques paradis dans ta tête, et ce ne sont pas des paradis chimiques »).

Les paradis ne sont pas dans la tête, ni dans le prozac, ils sont ici & maintenant, à chaque instant : « chaque moment est un bon moment, chaque jour est un bon jour » dit un vieux maître zen. Méditer, c'est observer lucidement, tranquillement, pacifiquement, courageusement la réalité telle qu'elle est, sans être pris(onnier) dans les filets des conditionnements et des attachements (dont il éprouvé en zazen l'insubstantialité de leur norme ancrée), libre d'y consentir ou non. C'est dépasser corps & esprit en les unifiant, ou plutôt en expérimentant leur unité native, c'est actualiser, ici & maintenant, quoi que nous fassions et où que soyons, le seul lieu possible de notre vie, cet ici & maintenant, vibratoire et incandescent, ineffable et jubilatoire.

Jean-Marc BAZY

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